10 septembre 2026 / Pourquoi moi ?
Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je veux faire cette pièce de théâtre. Et faire ce podcast.
Je ne vais pas prétendre savoir quoi que ce soit. Enfin… je ne vais pas prétendre être le meilleur, ni être la bonne personne pour faire ça.
D’abord, je suis un homme. Et j’ai été conditionné à avoir un certain type de réactions. J’ai été conditionné à prendre de la place. J’ai été conditionné à trouver normal que certaines choses me soient dues. J’ai été conditionné, parfois, à ne pas me renseigner. À ne pas regarder. À ne pas entendre.
J’ai été conditionné à trouver bizarre qu’une femme soit dominante. Qu’une femme ait de l’autorité. Qu’elle soit en colère. Qu’elle prenne de la place.
Et je crois que j’ai aussi été conditionné, parfois, à être récompensé quand je laissais les femmes de côté. Et peut-être puni, ou en tout cas regardé différemment, quand j’essayais de prendre leur défense, ou simplement de leur laisser une place.
C’est difficile à dire, parce qu’on a envie de se raconter qu’on a toujours été du bon côté. Qu’on a toujours compris. Qu’on a toujours été juste. Mais je ne crois pas que ce soit mon cas.
Alors pourquoi écrire une pièce ? Pourquoi moi ? Et pourquoi faire un podcast sur l’invisibilisation de la parole des femmes ?
A priori, on pourrait se dire que je n’ai aucun intérêt à faire ça. Ou plutôt : que je n’ai pas de légitimité particulière à le faire.
Je crois que c’est vrai. Je n’ai pas à parler à la place des femmes. Je n’ai pas à parler à la place des victimes, des survivantes, des enfants. Et ce n’est pas ce que je veux faire.
Ce que je veux faire, c’est essayer de comprendre. Comprendre comment on en arrive là. Comprendre comment des choses qui produisent autant de malheur peuvent continuer à exister, parfois presque tranquillement, dans les plis de notre culture. Dans les familles. Dans l’école. Dans le travail. Dans les institutions. Dans la justice. Dans la médecine. Dans les habitudes les plus ordinaires.
Beaucoup de livres ont été écrits sur ces sujets. Le Deuxième Sexe. Triste Tigre. La petite fille sur la banquise. Sorcières. La Familia grande. Et tant d’autres.
Tant de livres qui dénoncent, qui racontent, qui mettent en évidence une domination masculine qui continue de se répandre dans les moindres plis de notre société. Une domination qui ne prend pas toujours la même forme. Qui peut être très visible. Qui peut être violente. Mais qui peut aussi passer par des choses plus petites. Une parole coupée. Une femme qu’on ne croit pas. Une personne qu’on fait douter de ce qu’elle a vécu. Une enfant à qui l’on demande de se taire.
Alors comment faire pour que les choses évoluent ?
Je crois que c’est peut-être ça, la question principale à laquelle j’ai envie d’essayer de répondre avec ce travail. Peut-être que ça intéressera des gens. Peut-être que ça apportera quelque chose. Peut-être pas.
Mais je dois bien avouer que j’ai quand même la prétention que cela puisse servir. Même un peu. Et si cela ne sert à personne, cela m’apportera au moins davantage de connaissances. Et j’espère que, dans ce travail, j’arriverai à emmener d’autres personnes avec moi.
Ce que je voudrais d’abord, c’est comprendre d’où vient ce conditionnement dans lequel nous sommes.
J’ai une théorie. Enfin, une hypothèse parmi beaucoup d’autres. Je ne crois pas tellement aux théories essentialistes. Je ne crois pas que les hommes dominent les femmes parce qu’ils seraient naturellement faits comme ça. Je ne crois pas que les femmes et les hommes seraient deux êtres séparés, avec des natures fixées une fois pour toutes.
Je crois que les hommes et les femmes sont des êtres humains. Avec des faiblesses. Et que, parmi ces faiblesses, il y a celle de s’acclimater à un conditionnement social. De finir par trouver naturel ce qui, au départ, aurait dû nous choquer. De refaire ce que l’on a vu faire. De transmettre ce que l’on a subi, ou ce dont on a profité.
Mais je crois aussi que nous avons la force de résister à ces conditionnements. Ou au moins d’essayer.
Je crois sincèrement que l’humanité ne peut pas continuer comme ça. Parce que cela crée trop de malheurs. D’abord pour les enfants. Puis pour les femmes. Et aussi pour les hommes, derrière. Pas de la même manière, évidemment. Pas avec les mêmes conséquences.
Comme l’a dit Muriel Salmona : les hommes ont peur d’avoir honte, quand les femmes ont peur de mourir.
Cette phrase est très dure. Et je crois qu’elle dit quelque chose de l’écart immense qu’il y a entre les risques encourus. Il ne faut pas mettre ces peurs sur le même plan. Justement. Il faut comprendre pourquoi elles ne sont pas sur le même plan.
Dans cette pièce, et dans ce podcast, je vais essayer d’explorer plusieurs choses. D’abord la science. Ensuite la culture. Et puis aussi le droit, la justice, l’école, la médecine, la psychiatrie, la psychologie, les neurosciences.
Je voudrais donner la parole à des personnes qui ont vécu ces violences. À des victimes, à des survivantes, à des survivants, si elles et ils souhaitent parler. Je voudrais aussi écouter des chercheurs et des chercheuses, des personnes qui travaillent dans la justice, des professionnels de la psychologie, de la psychiatrie, de la médecine, de l’éducation.
Je voudrais entendre des gens qui essayent de comprendre. Des gens qui soignent. Des gens qui accompagnent. Des gens qui enquêtent. Des gens qui combattent. Des gens qui essaient de faire bouger les choses, même quand elles ne bougent pas assez vite.
Je ne veux pas faire de ce podcast un endroit où je donnerais des leçons. Je ne sais pas si j’en suis capable, ni même si ce serait utile.
Je voudrais plutôt que ce soit un endroit où l’on cherche. Où l’on puisse distinguer ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir, ce que l’on interprète, ce que l’on ne sait pas encore. Où l’on puisse revenir aux sources. Où l’on puisse accepter les contradictions, les désaccords, les zones d’ombre.
C’est aussi pour ça que je veux travailler sur Freud, sur la théorie de la séduction, sur son abandon, sur ce qui a été écrit ensuite, sur ce que cela a produit.
Pas pour raconter une histoire simple. Pas pour dire : voilà le coupable, voilà la vérité, voilà la solution. Mais parce que cette histoire pose une question qui me semble encore très actuelle : que se passe-t-il lorsqu’une parole dérange trop les cadres qui sont chargés de l’entendre ?
Une parole peut être recueillie, mais transformée. Elle peut être entendue, mais interprétée contre celle ou celui qui la porte. Elle peut être étudiée, mais ne jamais devenir croyable. Elle peut être archivée, commentée, classée — et pourtant ne produire aucune protection réelle.
Et puis il y a eu #MeToo.
#MeToo n’a pas créé la parole des femmes. Les femmes ont toujours parlé. Elles ont parlé dans des livres, dans des lettres, dans des œuvres, dans des témoignages, dans des procès, dans des associations. Elles ont parlé à leurs proches. Elles ont parlé quelquefois sans être entendues. Elles ont parlé, quelquefois, en sachant très bien qu’elles ne seraient pas crues.
Il y a des récits de violences, d’abus, d’inceste, de harcèlement, qui existent depuis très longtemps. Donc ce n’est pas comme si, tout à coup, les femmes avaient commencé à parler. Non. Elles parlaient déjà.
Mais avec #MeToo, il s’est passé quelque chose. Peut-être que ce qui a changé, ce n’est pas seulement le nombre de paroles. C’est que ces paroles se sont rencontrées. Elles se sont reconnues. Des femmes ont parlé parce que d’autres avaient parlé avant elles. Elles ont parlé pour elles-mêmes, bien sûr, mais elles ont aussi, pour beaucoup d’entre elles, rendu possible la parole d’autres femmes.
Et là, on ne pouvait plus aussi facilement dire : c’est une histoire isolée. C’est un malentendu. C’est sa parole contre la sienne. C’est une affaire privée. C’est un cas particulier.
Parce qu’il y avait une multitude de récits. Et que ces récits, sans être identiques, se répondaient. Ils décrivaient des choses qui se répétaient : des rapports de domination, des silences, des protections accordées à certains hommes, des femmes à qui l’on demandait de prouver et de prouver encore.
Mais alors, après ?
Parce que libérer la parole, ce n’est pas rien. C’est immense. Mais ce n’est pas encore agir. Ce n’est pas encore protéger. Ce n’est pas encore empêcher que cela recommence. Ça ne fait pas disparaitre l’impunité.
Après deux quinquennats qui ont dit vouloir lutter contre les violences faites aux femmes, qu’est-ce qui reste ? Je ne pose pas cette question pour dire que rien n’a été fait. j’ai la sensation que nous n’avons même pas encore ouvert la boite de Pandore. Je ne sais pas encore exactement ce qui a été fait, ce qui a changé, ce qui a échoué, ce qui manque. C’est aussi une partie de ce que je veux chercher dans ce podcast.
Mais je crois qu’on peut poser la question : après les révélations, où sont les actes ?
Où sont les moyens ? Où sont les lieux où l’on peut parler sans être immédiatement soupçonnée ? Où sont les institutions capables d’entendre, réellement ? Où est la justice, quand les délais passent, quand les preuves manquent, quand la peur est là, quand les personnes qui parlent risquent leur travail, leur famille, leur réputation, leur sécurité ?
Parce que sans actes, sans protection, sans changement réel dans les institutions, dans les familles, dans l’école, dans le travail, dans la justice, les paroles peuvent encore retomber dans le silence. Ou pire : elles peuvent être entendues, commentées, reprises partout — et ne rien changer à ce qui les a rendues nécessaires.
Alors oui, peut-être que la question, c’est celle-là : est-ce qu’il faut un changement profond de culture ?
Je crois que oui. Mais dire « changer la culture », c’est très grand. C’est très abstrait. Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ?
Ça veut dire apprendre à croire autrement. Apprendre à ne pas demander à une personne de tout prouver seule. Apprendre à reconnaître les rapports de pouvoir. Apprendre à ne plus protéger d’abord la réputation de ceux qui font du mal.
Et peut-être, surtout, apprendre à faire en sorte que parler ne soit pas le début d’une nouvelle épreuve.
La pièce et le podcast, pour moi, vont avancer ensemble.
La pièce, elle va essayer de raconter des conflits. Des personnes qui veulent être entendues. Des personnes qui ont le pouvoir d’interpréter. Des institutions qui trient ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l’être. Des moments où quelqu’un parle, et où cette parole devient autre chose : un symptôme, un fantasme, un dossier, une rumeur, un silence.
Le podcast, lui, va me permettre de chercher. De revenir aux textes. Aux archives. Aux entretiens. Aux récits. Aux désaccords. De vérifier. D’écouter des personnes qui savent des choses que je ne sais pas.
Je ne promets pas de résoudre tout cela. Je ne promets pas de toujours être à la bonne place.
Mais j’espère pouvoir faire ce travail honnêtement. Essayer de distinguer les faits, les interprétations, les hypothèses. Ne pas prendre une intuition pour une preuve. Ne pas faire croire qu’une réponse est simple quand elle ne l’est pas.
Et j’espère que ce podcast pourra être un éclairage. Peut-être des informations nouvelles pour certaines personnes. Peut-être des mots pour dire ce que d’autres savent déjà. Peut-être des arguments pour pouvoir parler avec des gens qui ne voient pas encore, ou qui ne veulent pas voir.
Peut-être aussi que ce travail ne changera rien. Je ne sais pas.
Mais il me changera, moi. Il m’obligera à apprendre. À écouter davantage. À regarder des choses que, parfois, j’aurais préféré ne pas voir.
Et j’espère qu’il pourra nous aider, ensemble, à déplacer quelque chose. Pas parce qu’une personne aurait décidé qu’il fallait changer. Mais parce qu’en comprenant mieux le mal que certains mécanismes produisent, on pourra peut-être arrêter de les appeler normaux.
Bienvenue dans ce travail. Dans cette enquête. Dans ce voyage autour de la parole, de ce qui l’empêche, de ce qui la déforme, de ce qui la fait taire, et de ce qui pourrait lui permettre, peut-être, d’être enfin entendue.